L’art et la matière, tel est le sous-titre que l’on pourrait donner à l’interview d’Elise Anderegg, créatrice de lingerie couture. Façonnée à l’école du savoir-faire Haute-Couture, passionnée des belles étoffes, entrepreneure lucide, créatrice inspirée et esthète dans l’âme, Elise nous parle de son métier avec l’ardeur d’une éternelle amoureuse.


D’où vous vient cette passion des dentelles, de la matière ?

J’ai développé très vite une passion pour les belles matières. Dès l’âge de 16 ans j’ai étudié la technologique des tissus à l’Ecole d’Arts Appliqués de la Chaux-de-Fonds en Suisse, suivi d’un diplôme. Après avoir terminé Esmod à Paris, j’ai eu la chance extraordinaire d’être embauchée par la Maison Solstiss, en tant que styliste et commerciale pour la clientèle haut de gamme et couture. J’ai eu un véritable coup de coeur pour cette matière si légère et tellement précieuse ! J’ai particulièrement aimé sa fabrication, ses machines, le travail des hommes derrière cette délicatesse. J’ai toujours aimé et défendu le savoir-faire français tout en étant très à l’aise dans le monde de l’industrie. J’aime être dans les usines et être au coeur de la fabrication.

La dentelle Leavers est une matière féérique, travaillée avec tellement de passion et d’amour !
Je ne fais que transmettre une émotion.

Bien entendu mon amour pour le vrai, le savoir-faire artisanal et les belles matières m’ont aussi emmenée sur la route de la soie. J’ai beaucoup voyagé en Chine et visité des usines de fabrication de soie, du ramassage de cocons, en passant par le tissage du fil, et le tissage en lui-même.

C’est aujourd’hui mon identité: j’ai axé mon savoir-faire sur ces deux matières de prédilection. Nous avons un atelier propre ou nous formons notre personnel à ce genre de produit. Il est important de garder les techniques d’incrustation et le travail de ces matières précieuses au sein de notre propre atelier, car ce sont des matières extrêmement couteuses, qui nécessitent de vraies mains en or.

Ce sont des matières « vivantes » !

Elise Anderegg - Automne Hiver 2016

Comment êtes-vous arrivée à l’entrepreneuriat ?

Pour être très honnête avec vous j’ai aujourd’hui une expérience de terrain. Je me suis faite toute seule, avec tous les aléas que cela entend. Je crois avoir fait toutes les erreurs possibles et imaginables ! Mais je sais qu’aujourd’hui mes choix sont réfléchis, justes et posés. Peut-être pas parfaits, mais j’ai vraiment connu toutes sortes de situations avant de monter mon atelier propre ! C’est maintenant une évidence et les clients apprécient ce côté artisanal. Pour la première fois je me sens vraiment bien dans ce rôle de chef d’entreprise.

Ce n’est pas évident car les créatifs ne sont pas toujours de bons chefs d’entreprise ou bons gestionnaires.

Moi j’ai toujours aimé l’humain que j’ai placé au coeur de ma vie professionnelle aujourd’hui. J’ai l’impression de travailler en famille. Même si j’aimerais trouver des financements pour m’agrandir et développer de nouveaux marchés et de nouveaux produits, je suis malgré tout très prudente. Je vais à mon rythme et je suis accompagnée de personnes qui croient à mon projet.

Je ne peux pas dire que l’on soit aidé dans ce domaine, même pas du tout. C’est l’expérience qui m’a faite et je suis beaucoup plus posée maintenant à 38 qu’à 26 ans en me lançant !

Je dirais que j’ai l’ambition de sauvegarder une vraie production française. J’aimerais former et transmettre. J’aime ce pays qui m’a accueillie il y 18 ans et j’aime son savoir-faire.

Ma production reste certes artisanale, mais je pense m’être sauvée de la sorte.

 

Quelle créatrice êtes-vous ? Racontez-nous votre journée type.

Je suis « multipass » ! Je n’ai pas de journée type, c’est ce qui créer cette excitation aussi ! L’entreprenariat a des côtés difficiles, on peut se sentir seule. Mais le goût de la liberté vaut pour moi tous les sacrifices!

Je travaille sur la création, mais je suis très proche du produit. Je gère la production, mes relations avec mes fournisseurs, avec mes clients. Je suis tout autant amenée à faire des colis qu’à organiser un shooting. Je gère presque tout seule.

Mon associée Emmanuelle Rouot s’occupe de la partie financière et de la gestion heureusement, et j’ai Alban Vias qui est responsable de l’atelier. Mais la force, l’énergie, la dynamique viennent de moi.

Il faut réussir à trouver cette énergie chaque matin et y aller : c’est parfois un combat !

La création m’aide, le rêve aussi. Et de manière plus terre à terre une bonne séance de sport le soir me soulage aussi beaucoup.

​J’ai aujourd’hui le soutien dont j’ai besoin avec mes deux associés et nous travaillons comme une véritable équipe.

Ma marque est le reflet de ce que je suis, de mes sentiments, de ma douceur. Le plus beau compliment vient des clients qui aiment le produit et qui comprenne cette sensibilité.

Shooting Elise Anderegg au Radisson Blu Hotel – Nantes.

Vous êtes de la génération X, qui a connu internet en étant déjà adulte, quel est votre rapport au digital ?

Je suis complètement contradictoire sur la nouvelle technologie (j’ai 38 ans). Avec une formation Haute Couture, durant toutes mes études j’ai travaillé de mes mains : le dessin, les finitions, un ourlet… Je suis donc une très mauvaise photoshopeuse et je manie très peu l’informatique pour le dessin.

Mais j’avoue que je me suis prise au jeu de Facebook et d’Instagram. On ne peut pas vivre non plus dans une grotte ! Cela me permet d’établir un vrai lien avec mes clientes. C’est très appréciable. Même si je trouve qu’il y a des limites à l’image. Encore une fois j’ai besoin de vrai, de réel, de construire, d’usines, de mains…

Je ne suis pas pour le trop marketé. Beaucoup de marques se sont construites sur de la pub et de l’image, surtout dans le prêt-à-porter moyen de gamme, personnellement j’y trouve des limites. Il est important pour mes clients de savoir qu’il y a une âme derrière la marque, qui pense et dessine les modèles comme elle les vit. C’est aussi ce discours qui plaît à mes distributeurs et agents.

 

Quel regard portez-vous sur l’évolution de la lingerie et sur la mode en général ?

Il est important de ne pas céder à tout dans notre domaine: j’ai pris le parti de me spécialiser dans le luxe. Nous passons parfois plusieurs heures sur un même article. L’amour que nous mettons pour le réaliser révèle un vrai positionnement d’artisanat de luxe !

C’est aussi ce qui fait ma force. Les clients veulent du Made in France, de l’unique.

Nous sommes parfois un peu seuls face aux puissants et à la guerre du prix absolu. Pour moi mon produit n’est pas cher. On dit d’un produit qu’il est cher lorsqu’il y a un mauvais rapport entre sa qualité et son coût ! Avec le coût minute en France la question ne se pose pas.

Je pense que nous sommes à nos limites en terme d’innovation et que ces prochaines années vont se jouer sur des marques avec un style fort, une identité et une âme ! J’aime les marques de créateurs et jeunes créateurs, et je suis admirative de certaines maisons de luxe qui poursuive leur chemin comme la Maison Hermès.

Je m’inspire beaucoup du cinéma en générale, j’aime l’image et tout ce qui touche à l’esthétisme. J’aime aussi certains peintres comme Marie Laurencin qui influence beaucoup  ma palette couleur.

En général les années 30 m’inspirent. Le sens du détail, la féminité sans trop de chichis, le féminisme. J’aime beaucoup cette période et j’essaie de m’en inspirer tout en étant très actuelle.

Je me sens bien à Paris pour créer: ma grande inspiration reste la parisienne. Rien ne vaut de se mettre à une terrasse de café et d’observer: les gens, les silhouettes, l’élégance de certaines femmes qui ont souvent le point commun de n’avoir que quelques détails ou accessoires bien choisis sur une ligne plutôt épurée ! C’est ça la parisienne, sans trop de superflu, qui aime boire un verre de rouge, dire tout haut ce qu’elle pense et faire croire qu’elle s’est maquillée en 5 mn chrono ! J’aime ce côté Artlety. On me dit souvent que je lui ressemble.

 

VOIR COLLECTION AH 2016